Malfaçons en cours de chantier : le maître d'ouvrage peut-il refuser la réception ?

Réponse rapide

Le refus de réception n'est justifié que si les malfaçons rendent l'ouvrage impropre à sa destination ou compromettent sa solidité. Pour des désordres importants mais n'empêchant pas l'utilisation du bien, la réception avec réserves est souvent plus protectrice : elle déclenche les garanties légales (parfait achèvement, biennale, décennale) et permet d'activer l'assurance dommages-ouvrage. Un refus abusif expose le maître d'ouvrage à une réception judiciaire forcée et à des dommages-intérêts.

Le problème

Vous avez confié la rénovation de votre bien à des entreprises. En cours de chantier, vous constatez des malfaçons graves : une toiture mal posée, une dalle fissurée, des travaux manifestement non conformes aux devis. L'entreprise réclame pourtant le solde et vous demande de signer le procès-verbal de réception.

Que faire ? Signer, c'est accepter. Refuser, ce n'est pas toujours sans risque. La réponse est plus nuancée qu'il n'y paraît.

La réception des travaux est l'acte juridique par lequel le maître d'ouvrage déclare accepter l'ouvrage, avec ou sans réserves, au sens de l'article 1792-6 du Code civil. Elle constitue une étape charnière du chantier : elle marque la fin du contrat d'entreprise, transfère la garde de l'ouvrage et déclenche le point de départ des garanties légales. C'est précisément pourquoi, face à de graves malfaçons constatées en cours ou en fin de chantier, le maître d'ouvrage doit adopter une stratégie réfléchie plutôt qu'une réaction épidermique.

La réception : un acte aux conséquences juridiques majeures

La réception n'est pas une simple formalité administrative. Elle emporte des conséquences juridiques considérables que le maître d'ouvrage doit avoir pleinement à l'esprit avant de signer quoi que ce soit.

La réception sans réserves couvre les vices apparents

En premier lieu, la réception sans réserves couvre définitivement tous les vices et malfaçons apparents. Autrement dit, tout défaut visible au moment de la réception et qui n'a pas été expressément mentionné dans le procès-verbal sera réputé accepté par le maître d'ouvrage, lequel ne pourra plus s'en prévaloir ultérieurement. Cette règle est d'application stricte et la jurisprudence ne l'aménage guère.

Le déclenchement des garanties légales

En second lieu, la réception constitue le point de départ des trois garanties légales attachées aux travaux de construction et de rénovation :

  • La garantie de parfait achèvement d'un an
  • La garantie biennale de bon fonctionnement
  • La garantie décennale de dix ans prévue par l'article 1792 du Code civil

Sans réception, ces garanties ne peuvent pas être déclenchées, ce qui prive le maître d'ouvrage de leviers d'action essentiels, notamment vis-à-vis des assureurs.

Le refus de réception : quand est-il justifié ?

Le refus de réceptionner n'est pas un droit absolu du maître d'ouvrage. La jurisprudence encadre strictement les motifs pouvant le légitimer.

Malfaçons mineures : réceptionner avec réserves

De simples imperfections, des finitions insuffisantes ou des malfaçons mineures ne justifient pas un refus de réception. Dans ces situations, la bonne pratique consiste à réceptionner avec réserves, en consignant précisément et exhaustivement chaque défaut dans le procès-verbal. Cette approche est à la fois plus protectrice et plus efficace : elle déclenche les garanties légales tout en obligeant l'entreprise à remédier aux désordres signalés.

Le piège du refus systématique

La Cour de cassation a rappelé dans un arrêt du 5 mars 2020 que s'obstiner à refuser de réceptionner des travaux mal exécutés est souvent une mauvaise stratégie. Dans l'affaire en cause, les maîtres d'ouvrage auraient pu procéder à la réception avec réserves pour déclencher leur assurance dommages-ouvrage et obtenir une indemnisation rapide. En refusant la réception, ils se sont privés de ce levier pourtant décisif.

Malfaçons graves : quelle stratégie adopter ?

Face à des malfaçons d'une certaine gravité constatées en cours de chantier, le maître d'ouvrage dispose d'une palette d'outils qu'il convient de mobiliser dans le bon ordre.

1. La mise en demeure préalable

La première démarche consiste à mettre en demeure l'entreprise par lettre recommandée avec accusé de réception, en décrivant précisément les désordres constatés et en lui impartissant un délai raisonnable pour y remédier avant la réception. Cette mise en demeure est indispensable : elle formalise la position du maître d'ouvrage, constitue une preuve de sa vigilance et peut suffire à débloquer la situation lorsque l'entreprise souhaite éviter un contentieux.

2. Le refus motivé de réception

Si les désordres persistent et revêtent une gravité suffisante pour rendre l'ouvrage impropre à sa destination, le refus de réception devient alors juridiquement fondé. Il doit être :

  • Motivé par écrit, avec une description précise des malfaçons invoquées
  • Étayé par un constat d'huissier, voire une expertise amiable contradictoire réalisée par un expert en bâtiment

3. La réception avec réserves : la voie la plus efficace

Lorsque les malfaçons sont importantes mais ne justifient pas un refus total, la réception avec réserves reste la voie la plus efficace. Elle déclenche la garantie de parfait achèvement et oblige l'entreprise à lever les réserves dans le délai convenu. Si elle ne s'exécute pas, le maître d'ouvrage peut faire procéder aux travaux de reprise aux frais de l'entreprise défaillante, après mise en demeure restée infructueuse.

4. Le droit de refuser une réparation en nature

Le risque de la réception judiciaire

Si le désaccord persiste et que l'entreprise estime le refus de réception abusif, elle peut saisir le tribunal judiciaire pour obtenir une réception judiciaire forcée.

Conditions du prononcé

Le juge ne prononcera la réception judiciaire que si les travaux sont objectivement en état d'être reçus. Il ne tient pas compte de la volonté des parties mais apprécie souverainement si l'ouvrage est habitable et utilisable.

Les conséquences d'un refus abusif

En revanche, de simples inachèvements n'empêchant pas la prise de possession n'y font pas obstacle. Le maître d'ouvrage qui refuse abusivement la réception s'expose à devoir verser des dommages-intérêts à l'entreprise pour le préjudice subi du fait de ce refus injustifié.

L'assurance dommages-ouvrage : ne pas l'oublier

Un point souvent négligé par les maîtres d'ouvrage : l'assurance dommages-ouvrage, souscrite obligatoirement avant l'ouverture du chantier pour les travaux relevant de la garantie décennale, ne peut être activée qu'après réception de l'ouvrage.

En refusant de réceptionner, le maître d'ouvrage se coupe de ce mécanisme de préfinancement rapide des réparations, qui permet d'obtenir une indemnisation sans attendre l'issue d'une procédure judiciaire parfois longue.

C'est l'une des raisons pour lesquelles la réception avec réserves, même en présence de malfaçons importantes, reste souvent préférable au refus total, dès lors que l'ouvrage reste utilisable. Elle préserve l'ensemble des droits du maître d'ouvrage tout en lui permettant d'activer immédiatement les garanties légales et l'assurance.

Points clés à retenir

  • Ne pas céder à la précipitation : le refus de réception est une décision lourde de conséquences qui doit être soigneusement pesée
  • Refus justifié uniquement si l'ouvrage est impropre à sa destination : désordres compromettant la solidité ou rendant le bien inhabitable (Cass. 3e civ., 12 octobre 2017)
  • Réception avec réserves : souvent la meilleure stratégie : elle déclenche les garanties légales tout en obligeant l'entreprise à réparer
  • Mise en demeure préalable indispensable : lettre recommandée décrivant les désordres et impartissant un délai de réparation
  • Constat d'huissier recommandé : pour documenter l'état du chantier et constituer une preuve irréfutable
  • Réception judiciaire : risque en cas de refus abusif : le tribunal peut imposer la réception et allouer des dommages-intérêts à l'entreprise
  • Assurance dommages-ouvrage inaccessible sans réception : le refus prive le maître d'ouvrage du préfinancement rapide des réparations
  • Droit de refuser une réparation en nature : le maître d'ouvrage peut exiger une indemnisation en argent (Cass. 3e civ., 16 janvier 2025)
  • Se faire accompagner par un avocat : dès les premiers désordres constatés, pour adopter la bonne stratégie

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