CCMI : la clause de renonciation à 10% est une clause de dédit non susceptible de modération judiciaire

Références de la décision

Juridiction Cour de cassation, 3e chambre civile
Date 8 janvier 2026
N° de pourvoi 24-12.082
Publication Formation de section

Solution retenue

La clause d'un CCMI autorisant le maître d'ouvrage à renoncer au contrat moyennant le versement de 10% du prix constitue une clause de dédit et non une clause pénale. Elle n'est donc pas susceptible de modération judiciaire sur le fondement de l'article 1231-5 du Code civil.

1. Les Faits

Un maître d'ouvrage a conclu un contrat de construction de maison individuelle (CCMI) avec un constructeur pour la réalisation de son habitation. Ce contrat comportait une clause prévoyant la possibilité pour le maître d'ouvrage de renoncer au contrat moyennant le versement d'une indemnité forfaitaire fixée à 10% du prix total de la construction.

Le maître d'ouvrage a exercé ce droit de renonciation et versé l'indemnité de 10% prévue au contrat. Le constructeur, estimant que cette somme ne couvrait pas le préjudice réellement subi du fait de l'annulation du chantier, a engagé une action en justice pour obtenir des dommages-intérêts supplémentaires.

La question centrale du litige portait sur la qualification juridique de cette clause :

  • S'agissait-il d'une clause pénale, auquel cas le juge pouvait la modérer en application de l'article 1231-5 du Code civil, permettant potentiellement au constructeur d'obtenir davantage ?
  • S'agissait-il d'une clause de dédit, auquel cas le montant de 10% s'imposait définitivement aux deux parties ?

La position de la cour d'appel

La cour d'appel a retenu la qualification de clause pénale, considérant que la stipulation avait pour objet de sanctionner l'inexécution du contrat par le maître d'ouvrage. Elle a ainsi ouvert la voie à une éventuelle modération judiciaire du montant de l'indemnité.

Le maître d'ouvrage a formé un pourvoi en cassation, soutenant que la clause litigieuse constituait une clause de dédit liée à l'exercice du droit de résiliation unilatérale reconnu par l'article 1794 du Code civil.

2. Question Juridique

La Cour de cassation devait répondre à la question suivante :

La clause d'un CCMI prévoyant le versement de 10% du prix en cas de renonciation du maître d'ouvrage constitue-t-elle une clause pénale susceptible de modération judiciaire, ou une clause de dédit excluant toute intervention du juge ?

Rappel sur l'article 1794 du Code civil

L'article 1794 du Code civil reconnaît au maître d'ouvrage un droit de résiliation unilatérale du marché de travaux :

Rappel sur l'article 1231-5 du Code civil

L'article 1231-5 du Code civil confère au juge un pouvoir de modération des clauses pénales :

Distinction fondamentale : clause pénale et clause de dédit

Il convient de distinguer deux mécanismes contractuels aux finalités radicalement différentes :

  • La clause pénale : elle sanctionne l'inexécution d'une obligation contractuelle en fixant forfaitairement les dommages-intérêts dus. Le juge peut la modérer si elle est manifestement excessive (art. 1231-5 C. civ.)
  • La clause de dédit : elle confère à une partie le droit de se rétracter du contrat moyennant le paiement d'une somme déterminée. C'est le "prix de la liberté" contractuelle, qui ne sanctionne aucune faute

3. Solution de la Cour de Cassation

La Cour de cassation casse l'arrêt d'appel et qualifie clairement la clause litigieuse de clause de dédit.

Sur la qualification de clause de dédit

"La clause d'un contrat de construction de maison individuelle qui autorise le maître d'ouvrage à renoncer au contrat moyennant le versement d'une indemnité forfaitaire de 10% du prix constitue une clause de dédit et non une clause pénale, dès lors qu'elle fixe le prix de l'exercice du droit de résiliation unilatérale reconnu au maître d'ouvrage par l'article 1794 du Code civil."

— Cass. 3e civ., 8 janvier 2026, n°24-12.082

Sur l'inapplicabilité de l'article 1231-5

"La clause de dédit, qui confère à une partie le droit de se délier du contrat moyennant le paiement d'une somme forfaitaire, n'est pas une clause pénale et n'est donc pas susceptible de modération judiciaire sur le fondement de l'article 1231-5 du Code civil."

— Cass. 3e civ., 8 janvier 2026, n°24-12.082

La Cour fonde son raisonnement sur plusieurs éléments :

  • L'article 1794 du Code civil reconnaît expressément le droit du maître d'ouvrage de résilier unilatéralement le marché
  • La clause litigieuse fixe forfaitairement l'indemnité due en cas d'exercice de ce droit de résiliation
  • Elle constitue donc une clause de dédit, qui quantifie le prix du droit de rétractation
  • En tant que clause de dédit, elle échappe au pouvoir de modération du juge prévu à l'article 1231-5

En conséquence, le constructeur ne pouvait pas réclamer une indemnité supérieure aux 10% contractuellement prévus.

4. Analyse et Portée

Une distinction fondamentale clarifiée

Cet arrêt de formation de section clarifie de manière nette la distinction entre clause pénale et clause de dédit dans le contexte spécifique du CCMI. La différence repose sur la finalité de la clause :

  • La clause pénale a une fonction coercitive et indemnitaire : elle vise à dissuader l'inexécution et à réparer le préjudice causé par le manquement contractuel. Son montant peut être révisé par le juge
  • La clause de dédit a une fonction libératoire : elle offre à une partie la possibilité de sortir du contrat en contrepartie d'un prix. Ce prix est définitif et ne peut être contesté

Le fondement de l'article 1794 du Code civil

L'article 1794 du Code civil accorde au maître d'ouvrage un droit inhérent de résiliation unilatérale du marché de travaux. Ce droit est d'ordre public et ne peut être supprimé contractuellement. La clause de dédit ne fait que quantifier le coût de l'exercice de ce droit.

La Cour de cassation considère que lorsque le contrat prévoit une indemnité forfaitaire en cas de renonciation du maître d'ouvrage, cette stipulation est intrinsèquement liée au droit de résiliation de l'article 1794 et constitue donc nécessairement une clause de dédit.

À retenir

La qualification de la clause dépend de sa finalité : si elle fixe le prix du droit de rétractation (clause de dédit), elle échappe à la modération judiciaire. Si elle sanctionne un manquement contractuel (clause pénale), le juge peut intervenir. La rédaction de la clause est donc déterminante.

Sécurité juridique pour les contrats CCMI

Cette décision apporte une sécurité juridique considérable pour les deux parties au contrat de construction de maison individuelle :

  • Pour le maître d'ouvrage : il connaît à l'avance le coût maximum de sa renonciation. Le constructeur ne pourra pas obtenir davantage devant le juge
  • Pour le constructeur : le montant de l'indemnité de dédit ne pourra pas être réduit par le juge, même s'il apparaît supérieur au préjudice réel
  • Pour la pratique contractuelle : la clause de dédit à 10% dans les CCMI est sécurisée et prévisible

Impact sur la rédaction des clauses de CCMI

L'arrêt souligne l'importance de la rédaction de la clause. Pour être qualifiée de clause de dédit, la stipulation doit :

  • Se rattacher expressément au droit de renonciation du maître d'ouvrage
  • Prévoir une indemnité forfaitaire en contrepartie de l'exercice de ce droit
  • Ne pas être rédigée comme une sanction de l'inexécution, ce qui la requalifierait en clause pénale

Une clause qui serait rédigée en termes de sanction de l'inexécution du contrat, plutôt qu'en termes de prix du droit de rétractation, pourrait recevoir une qualification différente et être soumise à la modération judiciaire.

5. Implications Pratiques

Conséquences pour les maîtres d'ouvrage

  • Plafond ferme : le coût de la renonciation est définitivement fixé à 10% du prix ; le constructeur ne peut réclamer davantage
  • Prévisibilité financière : le maître d'ouvrage connaît à l'avance son exposition maximale en cas de renonciation
  • Droit garanti : le droit de résiliation unilatérale de l'article 1794 C. civ. ne peut être remis en cause
  • Pas de négociation a posteriori : le montant de l'indemnité ne peut être ni augmenté ni diminué par le juge

Pour les constructeurs

  • Montant non contestable à la hausse : le constructeur ne peut pas obtenir plus que les 10% prévus au contrat, même si son préjudice réel est supérieur
  • Intégration du risque : ce risque de renonciation à 10% doit être anticipé et intégré dans la politique tarifaire
  • Montant non réductible : en contrepartie, le maître d'ouvrage ne peut pas demander au juge de réduire l'indemnité de 10%
  • Absence de preuve du préjudice : le constructeur n'a pas à prouver son préjudice réel pour percevoir les 10%

Pour les rédacteurs de contrats CCMI

  • Rédaction déterminante : la clause doit être clairement rédigée comme une clause de dédit, rattachée au droit de renonciation de l'article 1794
  • Éviter la confusion : ne pas rédiger la clause en termes de "pénalité" ou de "sanction de l'inexécution", ce qui pourrait entraîner une requalification en clause pénale
  • Référence expresse : mentionner le droit de résiliation unilatérale du maître d'ouvrage et le caractère forfaitaire de l'indemnité de dédit
  • Clause type recommandée : "Le maître d'ouvrage peut renoncer au présent contrat conformément à l'article 1794 du Code civil, moyennant le versement d'une indemnité de dédit forfaitaire et définitive égale à 10% du prix convenu"

Différence avec une clause pénale

Si la clause était rédigée en termes de sanction de l'inexécution plutôt que de prix du droit de rétractation, la qualification pourrait être différente :

  • Une clause formulée comme "en cas de résiliation fautive" ou "en cas de manquement à ses obligations" relèverait davantage de la clause pénale
  • Le juge pourrait alors modérer le montant s'il le jugeait manifestement excessif ou, à l'inverse, l'augmenter s'il le jugeait dérisoire
  • La rédaction de la clause est donc un enjeu stratégique majeur pour les deux parties

Points Clés à Retenir

  • Clause de dédit : la clause de renonciation à 10% dans un CCMI est qualifiée de clause de dédit par la Cour de cassation
  • Pas de modération : la clause de dédit n'est pas susceptible de modération judiciaire
  • Article 1231-5 inapplicable : le pouvoir de modération du juge prévu par l'article 1231-5 du Code civil ne s'applique pas aux clauses de dédit
  • Droit de résiliation : le maître d'ouvrage bénéficie du droit de résiliation unilatérale de l'article 1794 du Code civil
  • Plafond pour le constructeur : le constructeur ne peut réclamer plus que le montant contractuellement prévu de l'indemnité de dédit
  • Sécurité juridique : cette qualification apporte une prévisibilité pour les deux parties au contrat CCMI
  • Rédaction déterminante : la formulation de la clause doit clairement se rattacher au droit de renonciation et non à une sanction de l'inexécution

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